Robert PINGET (1919)
Ecrivain français, d'ascendance savoyarde, né à Genève où
il fait ses études de droit tout en s'adonnant à la poésie, à
la musique et à la peinture. Il renonce à la profession
d'avocat en 1946 et entre aux Beaux-Arts à Paris dans l'atelier
de Souverbie, un disciple de Braque. Période de vaches maigres
où il voyage beaucoup, dans des conditions souvent précaires
(l'Espagne, l'Afrique du Nord, La Yougoslavie, Israël). Il fait
ses adieux à la peinture en 1950 par une exposition Boulevard
Saint-Germain. Survit grâce à des travaux de rédaction (le Dictionnaire
des Oeuvres de Laffont-Bompiani), participe à la création
de Jours de France. Ses débuts littéraires sont
hasardeux : après un premier volume composite, Entre
Fantoine et Agapa, édité à compte d'auteur à La Tour de
feu en 1951, il est publié successivement par Robert Laffont, Mahu
ou le Matériau, Gallimard, Le Renard et la boussole, avant
de trouver son havre aux Editions de Minuit. Jérome Lindon
édite une version abrégée de Graal flibuste en 1956,
rachète les droits des premiers ouvrages et publiera
l'ensemble de son oeuvre. Robert Pinget défend désormais les
couleurs du Nouveau Roman, aux côtés de Robbe-Grillet, Butor,
Ollier, Simon et Sarraute auprès de qui il figure sur la
célèbre photo prise devant le siège des Editions de Minuit,
rue Bernard Palissy. Il publie successivement Baga, Le Fiston,
Clope au dossier et plusieurs pièces de théâtre avant de
connaître le succès avec L'Inquisitoire (Prix de la
Critique en 1962) et avec Quelqu'un (Prix Femina en 1965)
Mais c'est le théâtre qui le fait vivre et les commandes de la
radio. (la B.B.C., Radio Stuttgart, relayés par l'O.R.T.F.)
Robert Pinget a eu la chance d'être monté par les plus grands
interprètes. Jean Vilar accepte sa première pièce, Lettre
morte, pour le théâtre Récamier (196O). Beckett adapte La
Manivelle en anglais sous le titre The Old Tune (1960)
et Pinget lui rend la pareille pour Tous ceux qui tombent (All
That fall) et Cendres (Embers). Architruc,
créé par Olivier Hussenot dans un minuscule café-théâtre,
est repris au Théâtre français en 1971, à l'initiative de
Pierre Dux et joué par Jacques Charron. et J.P. Aumont
Jean-Louis Barrault reprend L'Hypothèse , jouée par
Pierre Chabert, à L'Odéon-Théâtre de France, dans une mise en
scène de Samuel Beckett.(1966) Le Festival d'Avignon lui
apportera la consécration en 1987 :
La télévision n'est pas en reste : Jean Devewer a adapté Lettre
morte pour L'ORTF en 1966 avec J. Galland et Claude Mansard,
interprète de Ionesco. Jean Mitrani réalise Autour de Mortin
en 1969 avec notamment Loleh Bellon, Denise Péron, Lucien
Raimbourg, Etienne Bierry, Georges Riquier). Il avait déjà
tourné Tous ceux qui tombent en 1962. C'est Jean Brard
qui tournera finalement Le Bifteck, adapté de Quelqu'un
par Pinget en 1980. Un autre scénario de Pinget, Voyager
loin, est resté sans suite (publié par J.M. Place en ) Il
faut encore mentionner le film de Joël Jouanneau sur L'Hypothèse
(1988?) qui a obtenu un immense succès et l'adaptation de Architruc
par Gérard Mordillat pour Arte, coproduit par la Comédie
française avac J.P.Aumont et J.L. Bideau (1997).
Les premières oeuvres de Robert Pinget sont capricieuses et fantaisistes. Il cherche sa voie dans les nouvelles (Entre Fantoine et Agapa), la relation de voyage, réel ou parodique (Le Renard et la boussole, Graal flibuste), la fausse confession (Baga, Clope au dossier). Le Fiston amorce l'évolution formelle du roman : la seconde partie du récit reprend systématiquement la première et en la récrivant la décompose.
Jusqu'au Libera (1967) qui constitue avec L'Inquisitoire, Quelqu'un, Autour de Mortin, l'épine dorsale de l'oeuvre, le monde de Pinget reste à la fois cohérent et improbable, greffé sur la tradition réaliste mais dévoyé par les contradictions internes, la multiplication des sources de la parole qui gauchissent le récit, embrouillent l'intrigue et dissolvent peu à peu les frontières de son univers, balisé fortement toutefois par la permanence des noms de lieux (Agapa, Fantoine, Crachon, Sirancy) et des noms de personnes qui séduisent et raccrochent le lecteur (la Lorpailleur, Latirail, Mortin, Levert, Ariane de Bonne-Mesure).
Avec Passacaille, Fable, Cette Voix, L'Apocryphe et l'Ennemi, les noms se raréfient, le paysage tend vers le symbolisme (la Ville, la Maison), le calendrier se fait liturgique, le paragraphe devient verset. L'écriture s'exhibe et se représente sous la forme d'un gigantesque chantier dont le dernier mot reste à écrire. (Monsieur Songe et la série de ses Carnets (Le Harnais, Charrue, Du nerf, Taches d'encre) est sous une forme humoristique, un autoportrait narquois de l'écrivain-moraliste et des affres de l'écriture.)
Le théâtre subit une évolution parallèle: Identité,
Paralchimie sont des farces métaphysiques qui privent les
personnages de substance et mettent en scène le tourniquet de la
parole. Les deux pièces ont été montées de façon
confidentielle au Petit Odéon par Pierre Gasc et des acteurs de
la Comédie française (). Abel et Bela fait exception et
connaît de multiples reprises : deux prétendus auteurs se
jettent à la recherche des recettes les plus éculées d'un
succès populaire. Mais c'est eux et la vanité de leurs efforts
qui finissent par devenir le sujet du drame : la réussite de la
pièce.est fondée sur leur échec J.P. Roussillon et M. Aumont
devaient incarner inoubliablement les deux râtés.
Le succès, Pinget le doit surtout à deux metteurs en scène qui se sont emparés de son oeuvre et l'ont montée avec constance.dans un régistre tout à fait différent. Jacques Seiler dont l'adaptation de Autour de Mortin contemporaine de celle des Exercices de style d'après Queneau, a été un franc succès et qui devait récidiver avec Monsieur Songe, Théo et Quelqu'un. Joël Jouanneau dont l'Hypothèse, avec Warrilow a été l'événement du Festival d'Avignon en 1987. David Warrilow devait ensuite incarner le domestique de L'Inquisitoire aux prises avec le diable et prouver s'il en était besoin aux détracteurs du Nouveau Roman la lisibilité de l'oeuvre.
Le théâtre a servi à populariser l'oeuvre de Pinget. Nombre
de pièces sont des adaptations des romans, soit littérales (La
Manivelle, extrait de Clope, L'Inquisitoire), soit
ingénieusement recomposées : Lettre morte, issu du Fiston,
Architruc tiré de Baga. On peut considérer L'Hypothèse
comme la seule grande pièce représentative du Nouveau Roman,
avec la mise en scène vertigineuse de l'écriture et de ses
apories (Antoine Ryckner, Théâtres du Nouveau Roman, Corti,
1988). Le drame de l'écrivain forme aussi la trame d'Identité
et de Paralchimie que complète un ironique traité de
la dramaturgie sous forme de dialogue, Abel et Bela.
Pinget est également l'auteur d'un important théâtre
radiophonique partiellement regroupé dans Un testament
bizarre. On fera une place à part à Autour de Mortin, porté
à la scène par Jacques Seiler en 1979 : évocation d'un
écrivain disparu à travers des interviews contradictoires,
complétés vingt ans plus tard par un ultime démenti (Mortin
pas mort). Que reste-t-il de l'écrivain après sa mort ? Un
tissus de cancans, de rumeurs, d'insinuations, un vaste
malentendu sur une "gloire" dont on s'efforce de le
dépouiller. Heureusement, sa vie est passée dans ses livres,
l'écriture est l'instrument de la survie.
Oeuvres : Les oeuvres de Pinget, à l'exception des trois premières, de Cette chose et De rien (éditions de luxe illustrées) ont toutes été publiées ou republiées aux éditions de Minuit :
Entre Fantoine et Agapa, Jarnac, La Tour de feu,1951/
Minuit,1956. Mahu ou le matériau, Robert Laffont,1952 /
Minuit, 1956. Le Renard et la boussole, Gallimard, 1953/
Minuit, 1971. Graal flibuste, 1956 / 1966 (édition
complète). Baga, 1958. Le Fiston, 1959. Lettre
morte suivi de La manivelle, 1959. Clope au
dossier, 1961. Ici ou ailleurs, suivi de Architruc et
de L'Hypothèse, 1961. L'Inquisitoire, 1962. Autour
de Mortin, 1965. Quelqu'un, 1965. Cette chose,
Denise René, 1967, illustré par Jean Deyrolle / réédité par
Deyrolle, 1990. Le Libera, 1968. Passacaille, 1969.
Identité, suivi de Abel et Bela, 1971. Fable, 1971.
Paralchimie, suivi de Architruc, l'Hypothèse, Nuit, 1973.
Cette voix, 1975. L'Apocryphe, 1980. Monsieur
Songe, 1982. Le Harnais, 1984. Charrue, 1985.
Un Testament bizarre, 1986. L'Ennemi, 1987. Du
nerf, 1990. Théo ou le temps neuf, 1991. De rien, Maeght,
1991, illustrations de Arroyo.
BAETENS Jan, Aux frontières du récit. Fable de Robert Pinget. Paratexte / Universitaire Pers Leuven, 1987.
HENKELS, Robert, Robert Pinget, The Novel as Quest, University of Alabama Press, 1979.
PRAEGER, Michèle, Les Romans de Robert Pinget. Une écriture des possibles. French Forum, Lexington, Kentucky,1986.
RENOUARD, Madeleine, Robert Pinget à la lettre, Entretiens, Belfond,1993.